Les chroniques de Denis Harvey
Vétérinaire spécialisé dans la médecine et la chirurgie d’urgence des animaux de la ferme depuis 25 ans mais passionné depuis toujours par la nature, la faune et la chasse. Quand je ne suis pas dans le bois, j’en rêve ! La physiopathologie et l’écologie animale appliquée sont mes sujets de lecture préférés.
Je crois fermement que, dans une société qui s'urbanise chaque jour un peu plus, les chasseurs qui se respectent doivent se faire un devoir de toujours mieux comprendre la dynamique des écosystèmes et la biologie des animaux qui y vivent. Ils pourront ainsi jouer plus facilement le rôle d'ambassadeur crédible de cette nature auprès de leurs concitoyens pleins de bonnes intentions mais souvent très mal informés sur l'importance de la chasse comme outil essentiel de gestion des populations animales sauvages
Denis Harvey
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L’examen de votre chevreuil après la récolte
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Comment récolter « proprement » votre chevreuil (Octobre 2004)
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L’adaptation du cerf de Virginie à nos hivers (9 février 2004)
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Maladie débilitante chronique des cervidés (MDC)
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Le nourrissage artificiel d’animaux sauvages comme les chevreuils peut être catastrophique

L’examen de votre chevreuil après la récolte
Denis Harvey, médecin vétérinaire
Octobre 2004
De quoi meurent les chevreuils ?
Selon les études disponibles, entre 85 et 95% des chevreuils meurent des suites d’un trauma (chasse, prédation, collision avec un véhicule). Ainsi, une étude menée dans l’État de New York souligne que, dans les zones où la pression de chasse est élevée, 50% de la mortalité est due à la chasse et 25% aux collisions avec des véhicules. Dans la plupart des territoires nord-américains, moins de 15% des chevreuils meurent de maladie ou de vieillesse. Évidemment, ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, car il est difficile de faire la différence entre la prédation d’un animal malade qui allait mourir de toute façon de celle d’un autre en pleine santé, qui a eu la malchance de rencontrer des coyotes affamés! Ceci dit, il faut être conscient que la nature est impitoyable. Un animal sauvage malade ou sérieusement blessé a peu de chances de survivre à long terme et il sera la plupart du temps rapidement éliminé. Sauf exception, les animaux récoltés à la chasse sont donc en pleine santé au moment de leur mort !
Examen externe
Avant de procéder à l’éviscération de votre chevreuil, il peut quand même être intéressant de faire rapidement un examen externe de l’animal que vous venez de récolter. Par chance, au Québec, il existe très peu de maladies contagieuses chez le chevreuil. Nos durs hivers y sont sans doute pour quelque chose ?
Chaque année, des chasseurs rapportent cependant quelques cas de chevreuils souffrant de lésions assez importantes aux sabots pour faire boiter l’animal ou même l’obliger dans certains cas à courir sur trois pattes. Il s’agit généralement d’une maladie assez commune et sans conséquence pour la qualité de la viande : le piétin infectieux. Les animaux atteints présentent aussi souvent des ulcères dans la bouche.
Trois maladies assez fréquentes peuvent causer des masses :
1- L’actinomycose : cause des abcès à la mâchoire. L’animal présentera un bosse qui grossira avec le temps jusqu’à rendre la mastication impossible.
2- La papillomatose (les verrues) : des verrues grises qui peuvent se répandre sur toute la surface du corps. Normalement l’animal s’immunise et les verrues disparaissent après quelques mois.
3- Le fibrome : petite masse dure et grise qui grossie très lentement.
Aucune des ces maladies « à bosses » n’affectent pas la qualité de la viande.
Certaines personnes affirment que si l’abdomen est gonflé lorsqu’on retrouve le chevreuil, la viande n’est plus bonne et que ce serait dû à la maladie ou à un délai trop long entre la mort et la découverte de la carcasse : c’est faux. Dès qu’un ruminant meurt, les gaz de fermentation dans le rumen, qui sont normalement éructés, ne le sont plus et l’animal « ballonne » alors très rapidement. Plus il fait chaud, plus ce processus est rapide. En cas de ballonnement, par contre, il faut être très prudent lors de l’ouverture de l’abdomen, car une ponction accidentelle du rumen pourrait contaminer une grande partie de la viande avec du contenu digestif.
Les anomalies hÉrÉditaires et congÉnitales
Bien que très rares, certaines anomalies peuvent quand même être observées. Il est à noter qu’aucune ne compromet la qualité de la venaison. En voici une courte liste (photos tirées de « The WhiteTail intrigue »:
- Le mélanisme est un caractère héréditaire extrêmement rare. Le chevreuil est alors complètement noir.
- Il existe des albinos complets, mais il est beaucoup plus fréquent de rencontrer des albinos partiels. Ces derniers souffrent souvent de difformités comme des pattes plus courtes.
- Bien que rare (moins de 0,5%), le développement incomplet de la mâchoire inférieure ou brachygnathie est une des anomalies congénitales les plus fréquentes. Elle se traduit par une tête d’apparence nettement anormale avec un menton 2 à 3 cm trop court.
- De temps en temps, un mâle présente des bois très peu symétriques. Même si généralement il s’agit d’un défaut génétique, il semble qu’il puisse aussi s’agir des conséquences d’une vielle blessure grave subie ailleurs sur le corps et auquel l’animal aurait survécu.
- Selon certaines études, environ une femelle sur 1 000 porte des bois. Les causes de cette anomalie sont multiples. Assez souvent, ces femelles présentent des problèmes reproducteurs importants comme de la dégénérescence ovarienne ou de l’hermaphrodisme (présence de certaines caractéristiques des deux sexes chez le même animal).
Examen interne
Une fois l’examen externe complété, il est temps de procéder à l’éviscération de l’animal. Il sera intéressant ici de vérifier son état de santé et de constater les résultats de votre tir.
Il est d’abord important de noter la quantité de gras sous la peau et dans les organes. À la fin de l’automne, un animal en santé qui vit dans un écosystème équilibré devrait normalement avoir une bonne réserve de gras ET une taille normale pour son âge. Un animal plus petit que la moyenne mais gras, n’est pas forcément en santé, au contraire. En effet, sous nos latitudes, un animal mal nourri aura tendance à accumuler du gras au dépend de sa croissance afin de pouvoir affronter l’hiver qui s’en vient.
Un peu d’anatomie :

La cage thoracique contient les poumons et le cœur est protégée par les côtes. Si votre tir a été précis, c’est normalement là que vous devriez retrouver la blessure mortelle. Notez la quantité de sang qui se trouve alors dans le thorax. Le diaphragme est la paroi flexible qui sépare la cage thoracique de l’abdomen. Dans l’abdomen, vous pouvez identifier les 4 compartiments gastriques dont le plus gros, le rumen, qui sert chez les ruminants de « cuve à fermentation ». Après avoir terminé d’éviscérer l’animal, il est intéressant d’ouvrir le rumen pour en vérifier le contenu et se faire une idée du régime alimentaire de l’animal. Assez souvent, vous observerez des petits vers dans le rumen. S’ils sont très nombreux, ces vers peuvent nuire un peu à la digestion. Accolé sur la paroi externe gauche du rumen se trouve la rate, un organe foncé plus ou moins sphérique et de grosseur très variable chez le chevreuil. Il ne faut pas confondre la rate avec le foie, qui est plus gros et à droite du rumen. Même si le foie de chevreuil est un excellent aliment, il est préférable de ne pas en consommer trop régulièrement, car il peut contenir beaucoup de cadmium, un métal lourd toxique. Assez souvent, la surface du foie présente des cicatrices blanchâtres en étoile. Il s’agit de blessures causées par le passage de la grande douve hépatique. Dans la région des Grands Lacs, plus de 13% des cerfs de Virginie sont infestés par ce gros vers plat de forme ovale (Fasciola magna). Il serait assez répandu chez les chevreuils québécois, principalement dans les régions marécageuses. À moins que l’infestation ne soit massive, les chevreuils parasités par la douve du foie sont relativement en santé et leur viande est parfaitement comestible. Les reins sont attachés sur le fond de l’abdomen et sont normalement recouverts d’une épaisse couche de gras. Plusieurs spécialistes recommandent de ne pas consommer les reins de nos ruminants sauvages en raison de la forte concentration de cadmium qui s’y trouve.
La masse intestinale doit être retirée prudemment pour éviter de perforer un intestin. Dans la partie arrière de l’abdomen, on peut aussi localiser la vessie. Si elle est pleine, il est intéressant d’en récolter l’urine en prévision de votre prochaine chasse. Chez une femelle, vous pourrez facilement visualiser l’utérus et les deux ovaires sous la vessie. L’examen des ovaires permet à une personne avertie de savoir si l’animal était en chaleur ou non (cycle de 25-30 jours). Deux semaines après la saillie, il est aussi possible pour un observateur attentif de dire si la femelle était gestante ou non.
Très souvent, vous trouverez un ou deux vers ronds et blancs d’une dizaine de cm qui se « promènent » librement dans la cavité abdominale en-dehors des organes. Ce sont des Setarias. Ce vers est commun et inoffensif. D’ailleurs, il est très important de savoir qu’aucun des vers qui parasitent le chevreuil au Québec ne rend la viande impropre à la consommation humaine. La présence de beaucoup de vers dans la carcasse suggère cependant que la qualité de l’écosystème est marginale et/ou qu’il y a une surpopulation de chevreuils.
Finalement, à cause de la présence possible de certains parasites qui se retrouvent souvent dans les muscles (toxoplasmes ou sarcocystes) et peuvent causer des problèmes de santé, surtout chez les femmes enceintes, il est fortement recommandé de ne pas consommer de la viande crue de ce gibier à moins qu’elle n’ait été congelée pendant un certain temps.
En résumé, même si de temps en temps le chevreuil que vous venez de récolter peut présenter des anomalies ou des signes de maladies, dans la très grande majorité des cas la viande, si elle est bien manipulée et conservée reste d’excellente qualité.
Denis Harvey
Comment récolter « proprement » votre chevreuil
Denis Harvey, médecin vétérinaire
Octobre 2004
Pas de deuxième chance pour les blessés !
Plusieurs études ont montré que moins de 5% des animaux récoltés à la chasse présentent de vielles blessures. On peut donc postuler que la plupart des animaux blessés, même assez légèrement, succombent rapidement. À la vue de ces chiffres, on comprend pourquoi il est ESSENTIEL pour tous ceux qui décident une fois par année de troquer l’appareil photo pour une carabine, un fusil, un arc ou une arbalète, de s’assurer de l’efficacité optimale de leur tir. Minimiser les chances de blessure et assurer une mort quasi-instantanée à l’animal chassé devrait être l’obsession de tout chasseur qui se respecte. Il n’y a pas grand chose de plus déprimant que d’entendre un « chasseur » se vanter d’avoir essayer un tir sur un animal mal placé, trop loin ou à la course …. Pour s’assurer d’un tir mortel à tout coup, il faut évidemment connaître parfaitement son arme et en avoir pratiqué le maniement de longues heures. Il faut aussi savoir exactement où viser et aussi connaître les conséquences de ce choix.
Où viser pour faire une récolte efficace
Un peu de physiologie
Le sang circule dans les artères, du cœur vers les poumons puis vers le reste du corps. Ce sang est alors très oxygéné et pâle et il est poussé avec force dans les artères par la pompe cardiaque. La rupture d’une artère produit donc un jet de sang rouge pâle sous pression avec des bulles d’air si l’hémorragie origine d’un poumon. Après avoir traversé les différents organes pour y déposer de l’oxygène et ramassé les « déchets », le sang devient beaucoup plus foncé et il retourne lentement au cœur par les veines. Même dans les grosses veines, la pression sanguine est assez faible. La rupture d’une veine entraîne donc un saignement foncé beaucoup moins important que la rupture d’une artère de même dimension.
Pour mourir, l’animal doit perdre rapidement environ un tiers de son volume sanguin. Chez un ruminant comme le chevreuil, le volume sanguin total équivaut à près de 7% du poids vif. Par exemple, un chevreuil de 100 kg a environ 7 litres de sang « dans le corps ». Chez cet animal, la perte rapide de 2,3 litres de sang entraînera donc une mort très rapide.
Les zones vitales et les autres
Si elles sont atteintes par un projectile, toutes les zones identifiées sur ces images entraîneront la mort. Une blessure à la moelle épinière (en jaune) paralysera instantanément l’animal, mais celui-ci devra en plus recevoir un coup de grâce immédiatement.
Normalement, une balle ou une flèche qui atteint le bas des poumons sectionnera plusieurs grosses artères et à cause de l’importante pression sanguine dans celles-ci, au moins deux litres de sang très clair et plein de bulles se retrouveront presque instantanément dans la cage thoracique. Cette hémorragie interne massive entraînera en quelques secondes le coma et la mort par manque de sang au cerveau. Une blessure au devant du cou qui sectionnerait les grosses artères qui irriguent le cerveau (carotides) aurait le même effet, mais dans ce cas, l’hémorragie serait surtout externe et on observerait pas de bulles. Une blessure au cœur sera aussi fatale, mais dans ce cas, l’hémorragie ne serait pas aussi rapide et l’animal aurait sans doute le temps de courir quelques dizaines ou centaines de mètres avant de s’écrouler. Finalement, un tir directement au cerveau entraînera une mort instantanée, mais sans hémorragie : la qualité de la venaison pourrait en souffrir parce que la saignée sera alors insuffisante. En outre, le cerveau est une cible TRÈS petite et les risques de blesser l’animal sont assez élevés (nez, oreilles …).
TOUTES les autres parties (en rouge sur les images) de l’animal devraient être évitées à tout prix sinon l’animal ira mourir au loin après beaucoup de stress et de souffrances. Il ne sera souvent jamais retrouvé et servira de festin aux coyotes du coin ! Le sang s’écoulant de ces mauvaises blessures est généralement veineux, donc foncé, et l’hémorragie est beaucoup plus lente surtout si l’animal est très excité (les vaisseaux sanguins sont contractés). Avec ce genre de blessure, il est fortement recommandé de ne pas poursuivre l’animal blessé à moins d’être certain de pouvoir l’achever rapidement. S’il est laissé tranquille, il devrait se coucher assez vite et se « détendre » un peu, ce qui entraînera une dilatation des vaisseaux sanguins (vasodilatation), une reprise ou une augmentation de l’hémorragie et la mort. Par exemple, une blessure au foie produira du sang presque noir, et si elle est assez importante, elle devrait tuer l’animal en 15 à 30 minutes. Par contre, si le rumen ou les intestins sont perforés, l’hémorragie sera mineure et rapidement contrôlée à moins qu’un rein ou la rate n’ai été atteints en même temps. Quand les compartiments gastriques sont perforés, il est fréquent que l’on retrouve du contenu intestinal mêlé au sang. L’animal meurt alors de péritonite aiguë plusieurs heures plus tard. Finalement, une blessure à l’épaule, conséquence d’une mauvaise évaluation de la distance ou d’un manque de précision du tir, n’empêchera généralement pas l’animal de courir sur une longue distance, même sur trois pattes et il y a des fortes chances qu’il ne soit plus localisable par la suite.
En résumé
- Soyez complètement à l’aise avec l’arme utilisée (manipulation, portée, précision …)
- Ne JAMAIS « tenter votre chance » avec un tir. Laissez passer l’animal si vous n’êtes pas absolument certain de l’atteindre mortellement du premier coup.
- Visez la moitié inférieure de la cage thoracique afin d’atteindre les poumons et/ou le cœur. Si la moelle épinière est atteinte, portez le coup de grâce à la tête le plus rapidement possible.
- Ne vous fiez pas seulement à la quantité de sang retrouvée, mais plutôt à son aspect (couleur, bulles …). Une blessure superficielle sur un animal qui s’est couché peut paraître beaucoup plus grave, au premier abord, qu’elle ne l’est vraiment. Au contraire, une grosse hémorragie interne peut passer presque inaperçue jusqu’à ce que vous retrouviez l’animal mort quelques mètres plus loin !
- Ne poursuivez pas immédiatement un animal qui souffre d’une hémorragie veineuse ou qui semble être encore capable de fuir, laissez-le tranquille un certain temps.
Une fois le chevreuil retrouvÉ
Une fois retrouvé, l’animal doit être approché avec prudence :
1- Vérifiez que l’animal est bien mort avec une approche lente, par derrière et du côté du dos pour éviter les éventuels coups de pattes. Ne pas tirer sur les bois, mais plutôt vérifier si l’animal respire puis le toucher pour s’assurer qu’il n’a plus de réaction. Au besoin, donner le coup de grâce à la tête immédiatement. NE JAMAIS trancher la gorge d’un animal pour l’achever ; c’est une technique inefficace et surtout inhumaine. Il est inutile de vouloir saigner l’animal. Normalement un coup porté aux poumons a déjà fait le travail.
2- Déchargez votre arme dès que vous êtes certain de ne plus en avoir besoin.
3- Apposez votre permis immédiatement, c’est la loi !
4- Éviscérez (videz) l’animal le plus vite possible : plus il fait chaud et/ou plus la recherche de l’animal a été longue, plus le temps presse. Dans le passé, près de 50% des chevreuils n’étaient pas vidés assez rapidement et/ou adéquatement, ce qui se traduisait par une perte moyenne de 25 à 50% de la venaison (Warner 1977). J’ose espérer que l’époque où on faisait le tour du village durant 2 jours avec un chevreuil mal vidé sur le capot chaud d’un véhicule est complètement révolue !!!
Une fois l’animal vidé et transporté au camp, pendez-le par les pattes arrières dans un endroit frais et bien ventilé pour permettre aux muscles des cuisses de se vider complètement et à la carcasse de refroidir le plus rapidement possible. Au besoin, placez un rondin dans la cage thoracique pour bien l’ouvrir. Il est important, si vous tenez à une viande de qualité, de laisser « vieillir » votre animal assez longtemps (plus ou moins deux semaines selon le poids), dans un endroit sec et très frais avant de faire boucherie.
Sur ce, bonne chasse et bonne bouffe.
Denis Harvey
L’adaptation du cerf de Virginie à nos hivers
Denis Harvey DMV
La digestion chez le chevreuil :
Les chevreuils sont d’abord des brouteurs, mais ils peuvent rapidement s’adapter à d’autres types de régime alimentaire. Ruminants comme les bovins, ils possèdent quatre compartiments gastriques distincts. Quand ils se nourrissent, ils avalent rapidement sans les mastiquer les aliments disponibles qui s’accumulent alors dans le rumen (deuxième compartiment gastrique), sorte de grosse cuve à fermentation. Ils vont ensuite se mettre à l’abri afin de régurgiter, grâce à leur réseau (premier compartiment gastrique) qui sert de « pompe à régurgitation », ces aliments qu’ils mastiquent longuement avant de les réavaler. : c’est la la rumination. Par la suite, les aliments séjournent de nouveau dans le rumen et sont en partie fermentés par les protozoaires et les bactéries qui s’y trouvent. Cette fermentation produit une certaine quantité de chaleur qui permet, entre autres, au chevreuil de combler en partie ses besoins énergétiques durant les journées froides d’hiver. Après un certain temps, ce mélange d’aliments fermentés et de bactéries transite à travers le feuillet (troisième compartiment gastrique) où une partie de l’eau est réabsorbée. Les aliments aboutissent ensuite dans la caillette (quatrième compartiment gastrique et véritable estomac) puis dans les intestins pour y être digérés et absorbés. La digestion des ruminants est très efficace et généralement moins de 5% des aliments ingérés se retrouvent dans le fumier.
Les mâles adultes qui ont réussi à passer à travers l’hiver engraissent rapidement durant le printemps et l’été. Cependant, pendant le rût à l’automne, ils peuvent perdre jusqu’à 25% de leur poids, ce qui hypothèque leurs chances de survie durant les hivers particulièrement rigoureux ! Les biches qui allaitent mangent beaucoup durant l’été, mais elle doivent patienter jusqu’à l’automne et au sevrage des faons pour refaire leurs réserves de graisse en prévision de l’hiver et de la prochaine gestation. Cette frange de la population est donc particulièrement sensible à la qualité de l’environnement à l’automne.
Adaptation à l’hiver :
Adaptations physiologiques :
Sous nos latitudes, les chevreuils ont toujours beaucoup de difficulté à combler leurs besoins protéiques et surtout énergétiques durant l’hiver. Malgré une fourrure dix fois plus épaisse que pendant l’été, dès que la température extérieur baisse sous -5 à –10 degrés Celsius, les chevreuils brûlent plus de calories qu’ils n’en obtiennent de leur alimentation. Ils maigrissent alors rapidement. Plus ils sont petits, plus ils souffriront du froid, car les animaux plus massifs ont un meilleur rapport « masse musculaire-surface corporelle » et perdent donc moins de chaleur par unité de surface corporelle. Par exemple, un chevreuil pesant moins de 40 kg aura beaucoup de difficulté à survivre à un hiver le moindrement froid et long. La sélection de lignées plus massives est donc favorisée dans le nord de l’aire de distribution du cerf de Virginie. Durant un hiver normal, les chevreuils peuvent perdre facilement jusqu’à 25% de leur poids sans conséquence notable pour leur santé. Par contre, s’ils perdent plus de 40% de leur masse corporelle, rien ne pourra les sauver et ils mourront avant le retour du printemps. Pour s’adapter aux grands froids, les chevreuil réduisent leur activité physique d’au moins 50% et leur prise alimentaire de plus de 30%. Ils deviennent alors beaucoup plus sédentaires et entrent dans un état de semi hibernation afin de diminuer au maximum leurs besoins énergétiques. Durant ces périodes de disette, la flore normale du rumen (bactéries et protozoaires) peut avoir de la difficulté à s’adapter rapidement à un nourrissage d’urgence et souvent les animaux les plus faibles mourront de faim avec le rumen plein d’aliments non digérés ! Durant les hivers les plus difficiles la malnutrition et le froid commencent à tuer les faons en février tandis que les plus gros peuvent résister quelques semaines de plus.
Le ravage :
C’est surtout le retour des journées froides et non les premières chutes de neige qui déclenche les migrations vers les ravages d’hiver. Même si la qualité ou la quantité de nourriture disponible n’a pas une influence primordiale sur ces migrations saisonnières, il semble que plus l’environnement est hostile, plus le départ vers le ravage se fera tôt et plus les chevreuils diminueront rapidement leur métabolisme de base. Les animaux réussissent ainsi à se mettre à l’abri du vent froid, mais aussi des accumulations de neige trop importantes qui empêchent les plus petits de se nourrir convenablement. Dès que la couche de neige au sol dépasse 70 % de la hauteur de leurs pattes, les chevreuils commencent à avoir de la difficulté à se déplacer. Les plus petits ont alors besoin de « l’aide » des plus hauts sur pattes pour ouvrir le chemin. Grâce au réseau de sentiers du ravage, les déplacement rapides sont beaucoup plus faciles ce qui permet, entre autres, aux chevreuils de fuir les prédateurs. Quand les conditions deviennent vraiment très difficiles, même les gros mâles abandonnent leur refuge pour se joindre au groupe dans le ravage. Plus le couvert de neige s’épaissit, plus la surface du ravage diminue ce qui entraîne un baisse importante des réserves alimentaire disponibles pour le groupe. Il faut noter que le cèdre blanc, s’il est disponible en quantité importante (1,5 à 3 kg par jour et par chevreuil), est le seul aliment suffisamment riche pour combler les besoins énergétiques des chevreuils durant l’hiver. Malheureusement, les animaux doivent souvent se rabattre sur des espèces de moindre qualité comme la pruche ou même le sapin.
Le vrai tueur = les hivers qui ne finissent pas !
Même si le froid et l’épaisseur de la neige peuvent mettre à rude épreuve une population de chevreuils, le danger le plus grand auquel ils devront faire face est le retour trop tardif du printemps, surtout si l’hiver a commencé tôt. En effet, comme on l’a dit, les chevreuils réussissent assez bien à supporter le froid et la famine pendant quelques mois grâce surtout à l’état de semi-hibernation dans lequel ils se trouvent en hiver. Vers la mi-mars, lorsque les journées allongent et que la température se réchauffe, ils sortent de cet état de torpeur et leur besoins énergétique montent alors en flèche. Les jeunes reprennent leur croissance et les fœtus des biches gestantes entrent en phase de développement rapide. Les besoins en protéines et en énergie des animaux amaigris et affaiblis par plusieurs mois de disette devient alors énorme. Une dernière tempête de neige peut alors faire des ravages importants dans toutes les franges de la population, mais ce sont surtout les jeunes qui succombent en nombre important.
Conclusions :
Les chevreuils ont survécu à des milliers d’hivers et se sont adaptés tant du point de vue physique que comportemental au froid et à la neige de nos hivers nordiques. Pourvu que le cheptel soit en santé et en équilibre avec l’écosystème dans lequel il évolue, il devrait réussir à passer à travers encore bien d’autres tempêtes de neige !!!
Références choisies :
Widlife ecology. W.H. Freeman. 1973.
White-tailed deer ecology and management. Lowell K. Halls. A wildlife management institute book. 1984.
Whitetail intrigue. John Ozoga. Edited by Patrick Durkin. Krause publication
Denis Harvey
(Chronic Wasting Disease)
Denis Harvey DMV
Pourquoi faut-il s’intéresser à la maladie débilitante chronique des cervidés ?
Même si récemment encore, les cas de MDC n’étaient rapportés qu’au centre de l’Amérique du Nord, l'épidémie s'étend maintenant lentement à l’ouest et à l’est de cette région (figure 1). L'expansion de la maladie inquiète de plus en plus les spécialistes, dont plusieurs affirment que la MDC est le principal problème sanitaire qui menace la faune sauvage nord-américaine. De plus, même s’il n’existe aucune preuve scientifique formelle que la MDC puisse se transmettre à l’humain, la prudence est quand même de mise puisqu’on n’est pas encore certain que la « barrière » des espèces soit vraiment infranchissable ! D’ailleurs, l’annonce de la mort de trois chasseurs consécutive à une encéphalite de type Creutzfeldt-Jacob dans une région où plusieurs cas de MDC avaient été diagnostiqués a récemment fait monter d’un cran les inquiétudes. Finalement, l'Agence canadienne d'inspection des aliments a déjà fait abattre plus de 10 000 wapitis, cerfs, bisons et bovins par mesure de précaution et le gouvernement fédéral a versé à ce jour plus de 100 millions de dollars en indemnisation. Il s’agit donc d’un dossier à suivre de près comme citoyen, chasseur et payeur de taxes !
Les encéphalopathies spongiformes transmissibles (EST).
Les EST, dont fait partie la MDC (tableau 1) entraînent la dégénérescence chronique du cerveau et se termine toujours par la mort des individus atteints. On les dit « spongiformes » parce qu’à l’autopsie, le cerveau est plein de trous et ressemble à une éponge.
EST animales |
EST humaines |
| Maladie de la vache folle |
Kuru |
| Tremblante du mouton |
Creutzfeld-Jakob |
| Maladie débilitante chronique des cervidés |
Syndrome Gertsmann-Sträussler-Scheinker |
| Encéphalopathie spongiforme féline |
Insomnie familiale fatale |
| Encéphalopathie transmissible du vison |
|
Tableau 1 : Principales encéphalopathies spongiformes animales et humaines
Même si certains chercheurs pensent que des virus ou des bactéries pourraient être impliqués dans les EST, la plupart s’entendent pour dire que c’est un prion « altéré » qui est responsable de l’apparition de ces maladies. Les prions sont des protéines que l'on retrouve normalement en grande quantité dans le cerveau des mammifères et des oiseaux en bonne santé. Même si on ne connaît pas encore le rôle précis de ces protéines, on sait qu’elles sont rapidement et continuellement détruites et remplacées. Chez les malades, certains prions auraient acquis une forme tridimensionnelle anormale qui les empêcheraient d’être détruites et leur donnerait la capacité d’altérer la forme des prions normaux environnants. Tous ces nouveaux prions anormaux s’accumuleraient alors inexorablement dans le cerveau du malade et feraient éclater les cellules nerveuses causant les trous caractéristiques observés à l’autopsie. Il s’agit donc d’une famille de maladies complètement différente de ce que l’on connaissait jusqu’à maintenant et pour laquelle il n’existe encore ni traitement, ni vaccin.
La maladie débilitante chronique des cervidés (MDC).
Pour le moment, la MDC touche le cerf de Virginie, le cerf mulet, le cerf à queue noir et le wapiti. Après 18 à 36 mois d'incubation, la santé des animaux atteints commence à se détériorer. Ils meurent généralement entre 1 à 6 mois après l’apparition des premiers signes cliniques. Les malades maigrissent, ont très mauvais poil, tremblent et marchent en titubant. Ils salivent abondamment et avalent difficilement leur nourriture. Ils ont très soif (mangent de la neige) et urinent beaucoup. À cause de leur mauvais état de santé général, ils attrapent souvent des pneumonies ou d’autres maladies infectieuses. Il n'existe pas encore de test commercial de dépistage de la maladie chez des sujets vivants mais une compagnie américaine vient d’annoncer (décembre 2003) la mise en marché prochaine d’un test fiable à partir de prises de sang. Pour encore un certain temps, seul l’autopsie et l’examen du cerveau permettent de poser le diagnostic final.
Bien que plusieurs spécialistes pensent que la maladie existe depuis très longtemps en Amérique du Nord, ce n’est qu’en 1967 que le premier cas de MDC a été formellement diagnostiqué au Colorado chez des cerfs gardés en captivité. Par la suite, la maladie a été rapportée dans plusieurs états américains et dans deux provinces canadiennes (figure 1) chez des cerfs et des wapitis en captivité ou sauvages. Depuis 1996, la MDC a été diagnostiquée dans 40 élevages de la Saskatchewan et dans deux fermes de l’Alberta. Huit cas de MDC ont aussi été rapportés chez des cerfs mulets sauvages de la Saskatchewan.
Figure 1 : États américains et provinces canadiennes où des cas MDC ont été
diagnostiqués (tiré de Chronic Wasting Disease Alliance 2003)
Bien qu’on ne connaisse pas encore exactement le mode de transmission de la MDC, il semble que même si dans certains cas, une biche puisse infecter ses faons durant la gestation (contamination verticale), c’est la transmission horizontale (contact entre animaux sans lien de parenté) qui est la forme la plus fréquente de contamination. En effet, les études épidémiologiques montrent que la plupart du temps, les animaux malades dans un même élevage ou dans une même région n’ont pas de lien de parenté. On sait aussi maintenant que des cerfs d'élevage peuvent transmettre la maladie à des cerfs sauvages, et vice versa, par de simples contacts nasaux à travers les clôtures des enclos. De plus, il est prouvé que des cervidés sains placés dans des enclos vides, mais où avaient séjourné des animaux malades, ont à leur tour contracté la MDC. Pour le moment, les experts croient que les animaux se contaminent au contact de matières fécales, d'urine ou d’écoulement nasaux contenant des prions anormaux. On sait aussi que les prions résistent à la plupart des méthodes de désinfection connues (chaleur, désinfectants, etc.)
Une bonne nouvelle : si la barrière des espèces peut être franchie expérimentalement, sur le terrain, la transmission naturelle inter-espèce semblerait extrêmement rare. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne d’ailleurs qu’il n'a jamais été prouvé hors de tout doute que la MDC puisse se transmettre aux humains comme c’est le cas pour la maladie de la vache folle, qui a fait jusqu’à maintenant près de 150 victimes en Angleterre seulement. Par prudence, il est conseillé aux chasseurs de ne pas garder la viande d’un animal atteint et de ne pas consommer les tissus nerveux et lymphatique des cervidés sauvages récoltés, même en dehors des zones où sévit l’épidémie.
Autre bonne nouvelle : durant la saison de chasse 2002-2003, plus de 90 000 échantillons de cerveau de cervidés sauvages provenant de 39 états américains ont été soumis pour analyse. Seulement 302 étaient positifs, soit moins de 0,004% des échantillons. De plus, aucun nouveau foyer de la maladie n’a été découvert lors de cette enquête. Malheureusement, les résultats préliminaires de la saison de chasse 2003 semblent moins encourageants !
En terminant, il est intéressant de mentionner que plusieurs spécialistes de la faune pensent maintenant que la disparition du loup des plaines américaines a permis à la maladie de prendre l’expansion qu’elle connaît aujourd’hui. Le loup est en effet un prédateur qui se spécialise dans la « chasse à courre » des cervidés malades contrairement au couguar ou à l’homme, qui eux chassent généralement à l’affût et peuvent ainsi tuer des animaux adultes sains. D’après ces chercheurs, la prédation par les loups des cerfs atteints de MCD permettrait d’éliminer ceux-ci à peu de frais dès l’apparition des premiers signes nerveux qui diminuent la capacité de fuite à la course des animaux malades. Ces spécialistes suggèrent donc de réintroduire le loup dans les régions où l’épidémie fait rage afin de limiter les risques de contagion à l’ensemble du cheptel sauvage. Évidemment, les éleveurs de bétail de ces régions et certaines associations de chasseurs s’opposent vigoureusement à ces projets de réintroduction du loup en disant que le remède proposé serait pire que le mal ! Belles « discussions » en perspective, à suivre !
Quelques références en ligne :
Denis Harvey
Le nourrissage artificiel d’animaux sauvages comme les chevreuils peut être catastrophique
On ne le dira jamais assez, le nourrissage artificiel d’animaux sauvages comme les chevreuils peut être catastrophique s’il est mal fait. Mes deux voisins nourrissent les chevreuils depuis décembre avec du maïs et je commence à trouver des morts sur ma terre (5 ouest) depuis 2 semaines. Dimanche matin (22 février) j’ai trouvé une biche qui venait de mourir le long d’un sentier assez fréquenté par les chevreuils du coin. Comme l’animal était encore chaud, j’ai pu faire l’autopsie et trouver rapidement la cause de sa mort. Elle était morte en pleine santé des suites d’une acidose du rumen, causée par un déséquilibre alimentaire important. Son système digestif était rempli de maïs sans la moindre particule de pruche ou de cèdre. Elle avait souffert de diarrhée importante avant sa mort ; donc un cas typique de surcharge alimentaire. Je suis allez jaser avec mes voisins qui ont accepté de diminuer les rations et de couper le maïs avec de l’avoine. Il semble que plusieurs personnes dans le coin aient commencé à nourrir les chevreuils depuis quelques semaines sans vraiment savoir ce qu'ils font, ça n’augure rien de bon pour le reste de l'hiver ! Dans mon cas, "mes" chevreuils doivent se contenter des branches de pruche que je coupe long des sentiers et ils semblent pour le moment encore en pleine forme !
Cliquez sur le lien pour voir les photos de l'autopsie :
http://www.medvet.umontreal.ca/techno/chevreuil/acidose/acidose.htm
Denis Harvey