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Les secrets d'un chasseur de gros bucks (Entrevue avec Michel Laflamme par Aventure chasse et pêche ;


Les secrets d'un chasseur de gros bucks

Nous tous qui chassons le chevreuil, rêvons de parvenir à récolter un mâle adulte au panache impressionnant. C'est le défi ultime qui fait courir bien des chasseurs. Et pour cause : de tous les gibiers d'Amérique du Nord et même du monde entier, le cerf de Virginie, dans sa version mâle adulte, représente probablement ce qu'il y a de plus difficile à déjouer et de plus glorifiant quand le succès est au rendez-vous.

Cependant, si rapporter un imposant trophée est une chose, en récolter un, année après année, en est une autre qui relève d'un exploit que très peu de chasseurs peuvent se vanter d'accomplir. Alors, quels sont les secrets de ces fanatiques de la chasse aux gros? Qu'est-ce qui les différencie de la moyenne des autres chasseurs pour parvenir à un palmarès aussi impressionnant? Que font-ils donc de si particulier pour ramener de pareils spécimens sur une base régulière?

Pour apporter des réponses à toutes ces questions, votre magazine Aventure, Chasse&Pêche s'est penché sur le sujet en rencontrant monsieur Michel Laflamme, un passionné de cette chasse qui a bien voulu nous livrer ses secrets…

Texte: André Veilleux

Pour apporter des réponses à toutes ces questions, votre magazine Aventure, Chasse&Pêche s'est penché sur le sujet en rencontrant monsieur Michel Laflamme, un passionné de cette chasse qui a bien voulu nous livrer ses secrets…


ACP - Monsieur Laflamme, est-ce que l'on devient chasseur de gros bucks du jour au lendemain? Comment ça s'est produit dans votre cas?

M.L - J'ai commencé un peu comme tout le monde, en chassant d'abord le petit gibier quand j'étais tout jeune. Et j'ai été élevé sur une ferme dans la Beauce, cela a sans doute aidé à développer mon goût pour la nature, puis pour la chasse. Mais mon père qui était agriculteur ne chassait pas du tout, ni même personne d'autre de mes frères et soeurs. J'ai peut-être hérité de ça de l'un de mes oncles. En tout cas, j'aimais beaucoup les animaux, j'ai même gardé des lièvres en captivité que j'ai essayé de domestiquer. Je me souviens qu'au primaire, j'avais un mille de marche à faire pour me rendre à la petite école du rang. Sur mon chemin, je faisais un détour dans le bois pour visiter ma run de collets à lièvre. Des fois, je passais par le bois pour aller à l'école et je laissais ma .22 cachée dans la forêt pendant les cours. Dans ce temps-là, les lois n'étaient pas aussi sévères qu'aujourd'hui. C'était un peu pareil sur la ferme, on pouvait conduire un tracteur à sept ans dans ce temps-là. J'avais 10 ans quand je me suis acheté mon premier fusil, un .16 que j'ai acheté par catalogue au magasin général de mon village de Saint-Benoît-Labre. Je me rappelle que je l'avais payé un gros douze piastres à l'époque, en payant avec l'argent des lièvres que je récoltais au collet, à 25 cents chacun.

Durant ma jeunesse, je ne me suis jamais intéressé au chevreuil pour une raison bien simple, il n'y en avait presque pas dans mon coin. À cette époque-là, on parle d'il y a une cinquantaine d'années, voir une seule piste de chevreuil durant toute l'année était exceptionnel, et c'était un peu comme ça partout au Québec, je pense. Puis, à 16 ans, comme plusieurs jeunes de mon village, je suis parti tout seul travailler en ville, on appelait Montréal comme ça à l'époque. Comme il fallait travailler dur pour gagner sa vie, j'ai dû mettre la chasse et la pêche de côté pendant quelques années. Quand j'ai pu me payer une auto pour descendre dans la Beauce, j'ai recommencé à pêcher et à chasser un peu de tout au fusil. Dans les années 60, j'ai participé à la construction des grands barrages dans le Nord. J'ai pêché là-bas. J'ai aussi fait la pêche en mer en Gaspésie, de la plongée sous-marine et la chasse à l'orignal là-bas. Après, j'ai fait la chasse aux canards sur le fleuve St-Laurent. J'ai également ramené quelques chevreuils à la chasse fine, avec mon gros calibre, plus par chance que par expérience. Mais ma passion pour le chevreuil a vraiment commencé vers la fin des années 70, quand j'ai découvert l'arc qui commençait tout juste à être populaire comme arme de chasse au Québec. En plus, comme je m'étais installé à Boucherville, la seule arme qui était autorisée pour chasser le chevreuil autour de Montréal, à l'époque, c'était l'arc. Dans ma vie, j'ai eu toutes sortes de passions, comme les courses de drag automobile, mais celle-là, ça été toute une piqûre qui m'a pas lâché depuis ce temps-là.

ACP - Combien en avez-vous récolté, en fait?

M.L. - Mon parcours ressemble à celui de beaucoup d'autres chasseurs qui en sont venus, étape par étape, à chasser les gros bucks. Mon premier chevreuil de ma première saison de chasse à l'arc, je m'en rappelle encore, c'était une femelle du mois de septembre. Je l'ai récoltée après seulement quinze minutes de stand. C'était un chevreuil bien moyen, mais qui m'a fait crier bien fort tellement j'étais fier et heureux et surtout étonné de réaliser qu'un chevreuil à l'arc, c'est vrai que ça pouvait se faire. Ensuite, j'ai commencé à récolter des bucks juvéniles pendant quatre ou cinq saisons. Au travers de ça, je suis aussi allé chasser en Pennsylvanie, dans le sud de l'État de New York et à Anticosti. J'ai dû récolter une vingtaine de chevreuils durant cette période-là. C'est quand une seconde saison de chasse à l'arc s'est offerte autour de chez moi, dans la zone 8 et en novembre que les choses ont vraiment commencé à changer. Entre-temps, mes premiers bucks m'avaient permis de prendre un peu d'expérience. Mon premier gros buck du continent pesait 230 livres et à partir de là, je me suis seulement intéressé aux gros. J'ai été aussi en Saskatchewan, sans pourvoyeur, d'où j'ai ramené de très beaux bucks de là-bas, dont un 12 pointes qui score 168 B&C. Par ici, j'en ai récolté une demi-douzaine à l'arc, dont un 10 pointes de 275 livres. Depuis qu'on vient d'ouvrir une saison de chasse à l'arme à poudre noire dans ma région, j'ai changé mon arc pour un calibre .50 et là, ça m'a grandement aidé à cause de la plus longue portée de cette arme-là. Avec mon poudre noire, j'ai eu le temps d'ajouter deux gros bucks de plus à mon tableau, dont le dernier, un 10 pointes de 236 livres qui score 153 B&C.

ACP - Pourquoi est-ce si difficile d'en récolter un ?

M.L. - Je lis beaucoup ce qui s'écrit dans les revues et je me rappelle avoir lu que 95 % des bucks qui ont 4,5 ans et plus meurent de vieillesse. Ça veut tout dire. Un buck qui a atteint l'âge de maturité a tellement appris à composer avec les humains qu'il peut savoir, juste à la façon dont tu marches, si t'es là pour lui ou si tu fais juste passer. De mon stand, j'ai déjà vu un gros buck fixer des marcheurs qui passaient à 150 pieds de lui, sans bouger d'un poil et sans que ces gens-là qui parlaient fort ne se doutent absolument de rien. Ce sont des fantômes et c'est pour cela qu'ils sont si fascinants à chasser. Ils nous demandent le meilleur de nous-mêmes pour réussir à les avoir et c'est ce que j'aime tant dans cette chasse.

ACP - Monsieur Laflamme, on sait que beaucoup de chasseurs de chevreuil chassent à l'affût en se servant d'appâts, c'est une technique très populaire, mais est-elle efficace pour les bucks matures ?

Saison 1993 : 8 pointes de 182 livres faisant 115 B&C abattu en Pensylvanie. Monsieur Laflamme est arrivé premier dans le comté de Potter avec ce chevreuil.

M.L. - Oui, certainement, mais pas en appâtant n'importe comment, n'importe où, ni n'importe quand. Comme à peu près tout le monde, j'ai chassé directement sur les baits, jusqu'à ce que je constate que c'était presque impossible de tuer régulièrement un poids lourd comme ça. La preuve de ce que j'avance, c'est que je n'ai jamais vu un seul gros buck manger devant moi une pomme ou une carotte, mais j'en ai toujours trouvé dans l'estomac de ceux que j'ai réussi à pincer. Je me sers de l'appâtage pour attirer les femelles et les veaux de mon territoire. Je n'appâte pas plus d'une semaine avant la chasse, pour éviter d'attirer trop de petits animaux indésirables. Sur mon territoire, je baite jamais sur les lieux directs des runs naturelles de bucks, mais toujours un peu plus loin, pour ne jamais les déranger. Si tu les déranges, c'est fini, ou ils deviennent nocturnes. Je commence avec des pommes puis je finis la saison avec des carottes et du maïs en grains lorsque le gel durcit trop les appâts. Souvent, je me place de façon à ne pas voir mes appâts, en périphérie et dans le bois le plus sale que je peux trouver, les fardoches comme on dit. Aussi, je fais toujours attention à ce qu'il y a derrière moi, car j'ai trop souvent appris à mes dépens qu'un gros buck préfère contourner sous le vent pour sentir avant d'approcher une zone où il y a quelque chose d'inhabituel, comme des appâts. Je m'arrange pour me positionner afin qu'un ravin, un bûcher, un champs ou un genre de structure comme ça l'empêche de passer derrière moi parce que des gros bucks, ça fuit le bois clair comme la peste.


ACP - Au fait, quel est l'essentiel de votre technique de chasse ?

M.L. - Pour ramener un gros buck, ça prend trois choses essentielles : le mois de novembre, des femelles attirées par l'appâtage et la découverte de grattages dans du bois sale de votre territoire. Un gros buck ça peut se faire n'importe quand dans la saison, je mets bien plus mes énergies à chasser durant le mois de novembre parce que le rut les rend moins méfiants, plus actifs, plus sujet à faire des erreurs aussi et moins nocturnes qu'en septembre et octobre où ils sont de vrais fantômes. Pour trouver des femelles en chaleur, ils élargissent également leur territoire en novembre et cela me donne bien plus de chances d'en apercevoir un.


ACP - Quels sont vos préparatifs ?

La récolte du plus d'indices possible comme des frottages est un élément essentiel à la connaissance approfondie de son territoire, gage essentiel pour des récoltes répétées de gros bucks.

M.L. - Je n'arrête pas de dire que c'est la clé du succès. Il faut se préparer et se préparer c'est prospecter son territoire. Cela m'est déjà arrivé de passer des soirées d'été ou de début d'automne dans ce que j'appelle un stand d'observation, à plus de 30 pieds dans un arbre bien positionné pour voir les déplacements des chevreuils sur mon territoire et pour finir par savoir de quoi avait l'air celui qui fait de grosses pistes. Mais je pense que tous les bons chasseurs n'ont pas besoin d'aller jusque-là. Maintenant, y a de nouvelles caméras de surveillance et je crois que cela peut faire une bonne partie de ce travail. Mais ça reste qu'un minimum d'une vingtaine d'heures de marche et d'observation sur son territoire, après la saison de chasse et que tout est fini, c'est le meilleur investissement qu'un chasseur peut faire. Je peux aussi vous donner le conseil de ne jamais faire ça durant l'automne, surtout pas avant et pendant votre chasse. Moi, durant ma saison de chasse, c'est bien simple, je me promène comme si les chevreuils avaient des carabines dans les mains!


ACP - Qu'est-ce qu'il faut chercher au juste ?

M.L. Les runs naturelles de bucks. Je veux dire, les endroits où les bucks ont toujours tendance à passer d'une fois à l'autre. Les couloirs et les entonnoirs naturels, comme les rétrécissements de bois sale entre deux champs, les transitions entre deux bois différents, etc. Tout ce qui fait que les bucks ont tendance à se concentrer dans un passage étroit, pour demeurer camouflés quand ils se déplacent. Je répertorie tout ça. Je regarde aussi pour découvrir les grattés et les lignes de frottages sur les arbres. Je regarde aussi pour trouver les sentiers des femelles, je dessine tout ça sur une carte. Puis, quand la chasse ferme, je sais très exactement dans quel arbre je vais mettre mon stand pour l'année suivante.

 

ACP - Vous chassez à l'affût, toujours dans des miradors portatifs ?

M.L. - Oui, parce que la pression de chasse est tellement forte dans mes secteurs qu'à la chasse fine, tu finirais toujours par arriver sur du monde. Aussi, parce qu'un gros buck c'est tellement wise qu'il va te détecter bien avant que tu puisses l'approcher pour le voir si tu marches vers lui. Il peut même disparaître pour le reste de la saison si tu le déranges moindrement. En plus, quand t'es haut dans les airs, ça augmente de beaucoup ton champ de vision et ça diminue en même temps les chances d'être détecté. Un mirador portatif, c'est discret, ça ne trahit presque pas ta présence, ça s'enlève et ça se remet dans un autre arbre très facilement et vite, plus, que tu peux en placer plusieurs pour être toujours bien positionnés par rapport aux vents contraires. Moi, si je pense que je peux être mieux positionné ailleurs pour intercepter un buck, je n'hésite pas à changer mon stand de place. Durant une saison, je peux, comme ça, changer plusieurs fois de places d'après ce que je constate du déplacement des chevreuils. Ça m'a souvent rapporté. Par contre, si j'ai à changer un stand de place, je le fais seulement au milieu du jour, pour éviter le plus possible de déranger.

ACP - Vous placez-vous bien haut ?

M.L. - Ça dépend. Oui, autant que possible, mais je veux surtout, vu d'en bas, être invisible aux yeux des chevreuils. Moi, j'ai une façon bien particulière de mettre mon stand. Je ne me place pas devant mon site, mais plutôt de façon à être derrière l'arbre pour pouvoir me servir du tronc pour me cacher. Je passe tout mon temps à attendre debout, la face, la poitrine et les bras collés à l'écorce de l'arbre. Comme je passe mon temps à travailler debout sur la construction, ça ne me fatigue pas comme position. Si l'arbre est un feuillu dégarni comme en novembre, je suis plus invisible comme ça. En plus, quand un buck arrive, je n'ai presque pas à bouger pour tirer. J'ai juste à glisser doucement ma main dans ma dragonne d'arc ou à prendre mon poudre noire accrochée juste à côté de moi. Je me mets, au minimum, à 20 pieds de haut, des fois jusqu'à 25-30 pieds dans les airs depuis que je chasse à l'arme à poudre noire. Ça dépend toujours du meilleur endroit pour se cacher dans l'arbre. L'important c'est pas d'attendre assis ou debout dans un stand, mais de pas bouger surtout. On peut pas s'imaginer combien de fois un gros buck a pu détecter la présence d'un chasseur qui bougeait et qui s'est jamais aperçu de rien. Pour ne pas bouger, il faut s'endurcir, être bien confortable aussi et surtout, être bien habillé pour pas avoir froid.

ACP - Est-ce que le choix du territoire est important pour chasser des mâles adultes?

M.L. - Oui, ça l'est! C'est sûr que des bucks adultes, comme des femelles, y est sensé y en avoir un peu partout. Mais proportionnellement au reste des autres chevreuils, ils sont en petite quantité. Il faut savoir où ils sont parce que c'est comme une race à part qui vit d'ailleurs longtemps à l'écart des autres chevreuils durant l'année, et en plus, ils ne couvrent pas beaucoup de territoires à part qu'au mois de novembre. Mais les gros bucks vivent souvent plus près de nous qu'on pense. Je me rappelle que j'ai déjà chassé à une place où, du haut de mon stand, j'apercevais le mât du stade olympique. Je me souviens aussi avoir chassé tout près des parcs industriels d'où je pouvais apercevoir les camions entrer ou sortir de la cour. J'ai déjà chassé collé à côté de l'autoroute 20, en étant capable, de mon spot, de filmer les chevreuils d'un côté et les automobiles de l'autre. Mieux encore, j'ai déjà tué un gros buck d'un endroit où, du patio de l'arrière d'une maison, on aurait pu me voir dans mon arbre. De toute façon, quand on chasse autour de Montréal, on n'a pas tellement le choix de chasser tout près de la civilisation. Les chevreuils ont appris à vivre avec ça. Ces chevreuils-là sont habitués aux dérangements, mais y reste qu'ils deviennent hypernerveux dès qu'ils sentent la moindre petite pression de chasse qui arrive, d'où le fait que c'est encore plus difficile de voir un gros buck. C'est un peu de valeur que la banlieue de Montréal arrête jamais de s'agrandir parce que beaucoup de spots où je chassais sont aujourd'hui complètement disparus, enterrés par des quartiers résidentiels ou des parcs industriels. Le chevreuil a pas le choix de faire avec et de se tasser, et nous autres aussi.

ACP - Comment faites-vous pour savoir que c'est un endroit à gros bucks ?

M.L. - Si t'as pas de bois sale sur la terre ou t'as l'intention de chasser, oublie ça, il viendra jamais un gros buck, à part que la nuit. Ce sera jamais trop sale là où tu décides de chasser. Pour savoir si c'est un endroit à buck, tu vas le savoir à partir de ta prospection. Des traces de gros bucks comme des arbres écorchés par les frottages, ça reste visible longtemps après la saison où cela a été fait. La grosseur de l'arbre qu'il a choisi pour frotter ses cornes peut t'en dire sur sa grosseur. En général, quand l'arbre commence à dépasser cinq pouces de circonférence, t'as affaire à un très beau spécimen. Les pistes aussi en disent long. Celles d'un buck doivent avoir au moins deux pouces de largeur pour commencer à être intéressantes.

ACP - Est-ce qu'il faut absolument se positionner près de lignes de grattages pour récolter des gros bucks ?

Saison 2002 : 10 pointes de 236 livres faisant 153 B&C abattu au Québec dans la zone 8 à la poudre noire.

M.L. - Il m'arrive de ne pas appâter du tout et de chasser en fonction des grattages que j'ai trouvés. C'est une bonne place, mais attention! Beaucoup de chasseurs pensent qu'un gros buck va nécessairement visiter son grattage à chacune de ses runs. C'est faux. Ils ont du nez et ils s'en servent. J'ai remarqué que deux fois sur trois, un gros buck fait le tour de son grattage à distance, pour être capable de le sentir sous le vent. Comme ça, il sait d'avance et sans même s'y rendre si un autre chevreuil est passé avant lui et c'est surtout ça qu'il veut savoir. Sans jamais que t'en aies eu connaissance, il va aussi savoir si t'es là si tu fais l'erreur de te placer trop près de son grattage. C'est surtout après avoir senti qu'un autre chevreuil est passé avant lui qu'il va vouloir s'approcher pour gratter et uriner par dessus. Il veut toujours avoir le dernier mot. C'est pour ça que je préfère me placer bien en bas du grattage par rapport au vent, à environ 75 verges, pour ne pas déranger son passage et pour avoir de bien meilleures chances de l'apercevoir quand il va faire son détour. Je commence à délaisser les grattages quand le rut arrive, parce que les gros bucks aussi font pareil pour s'occuper des femelles.

ACP - Comment faites-vous pour arrêter votre choix sur l'arbre précis où vous prendrez position?

M.L. - Il y a beaucoup de facteurs comme je l'ai mentionné, mais j'en ai oublié un, de loin le plus important : neutraliser son nez. On peut pas s'imaginer comment le nez d'un chevreuil est hyperpuissant. Quand un gros buck lève la tête haut dans les airs, qu'il se lèche le nez et ouvre la bouche et les narines bien grand pour mieux sentir, la moindre petite molécule d'odeur humaine dans l'air et c'est fini. Il ne prendra même pas la peine de chercher la source du danger avant de virer de bord automatiquement et sans même te souffler. Probablement que jamais plus tu le reverras de la saison à cet endroit-là. Pour choisir un arbre, en plus de pouvoir bien me cacher dedans, je le choisis toujours en fonction des vents.

ACP - J'imagine donc que vous faites très attention aux odeurs? Utilisez-vous un produit pour les neutraliser ?

M.L. - D'une manière, oui je fais attention, d'une manière, non. Fais n'importe quoi, s'il a le vent pour lui et que t'es pas assez haut dans ton arbre, y va te sentir, quoi que tu fasses. T'auras beau laver ton linge avec des produits qui éliminent ou masquent l'odeur humaine, y " pouïcher " toutes sortes de neutralisants d'odeur ou à saveur naturelle, vous acheter des vêtements spécialisés, c'est sûr que ça aide, que ça diminue les risques, mais jamais assez pour t'assurer de pas être détecté. Parce que tu respires et transpires continuellement, tu dégages toujours des odeurs, quoi que tu fasses. Je crois tellement à ça que je peux te dire que, comme je travaille sur la construction le jour, pour chasser en après-midi, je dois souvent partir de mon travail pour me rendre directement chasser en mettant en chemin mon habit camo par-dessus mes vêtements de travail sales de la journée. Mais, la loi no1, c'est que je chasse au grand jamais à mauvais vent et j'arrive toujours par une direction qui tient compte du nez des chevreuils. C'est bien simple, s'il n'a pas le vent pour lui, il ne pourra pas me sentir.

ACP - J'ai saisi tout à l'heure que vous faites quand même très attention à vos déplacements ?

M.L. - Absolument! Le principe est de ne pas brûler ta place ou plutôt, de retarder de la brûler le plus longtemps possible parce que c'est inévitable que cela arrive à la longue. Je chasse pas longtemps à la même place, deux ou trois séances de file, pas plus. Je vais ailleurs ou je monte dans un autre stand, comme ça, les gros bucks ont pas le temps de me détecter. Il faut faire très attention quand tu vas baiter, de laisser le moins de traces d'odeur de ta présence, de mettre des gants, des bottes de caoutchouc, de ne toucher à rien, de passer et revenir toujours par le même sentier pour que les chevreuils s'habituent à ton odeur. J'ai aussi remarqué que beaucoup de chasseurs font l'erreur de trop chasser leur spot quand c'est pas le temps.


ACP - Justement, c'est quand le meilleur temps pour récolter un gros buck ?

M.L. - Pour le savoir, ça prend un calendrier pour connaître la date de la pleine lune du mois de novembre. Il y a des chasseurs qui sont sceptiques au sujet de l'effet de la lune, mais les rédacteurs de magazines américains l'ont appelée " ruting moon ", on pourrait dire en français " la lune du rut ", et ce n'est pas pour rien. La lune a l'effet d'activer les mouvements des gros bucks, mais ça dépend toujours du moment où elle arrive par rapport à la période du rut. Bon an, mal an, le rut c'est à peu près du 8 au 20 novembre, avec un pic qui commence autour du 15. Pour que la lune ait de l'effet sur les bucks, il faut qu'elle arrive avant le gros temps du rut, comme du 30 octobre au 12 de novembre. Quand c'est le cas, la lune active les gros bucks qui bougent encore plus parce que durant cette période d'avant le rut, la plupart des femelles sont pas encore en chaleur. Donc, peu de femelles en chaleur pour beaucoup de bucks " virés fou " par la lune. Ça fait beaucoup plus de déplacements de gros bucks qui n'arrêtent pas de courir après elles, parce qu'elles ne sont pas encore prêtes pour l'accouplement et qu'elles veulent rien savoir de ces gros messieurs-là. Et plus ils couvrent du terrain pour trouver et suivre les femelles, plus tes vos chances de finir par en voir un sont augmentées. Comme par exemple, pour la prochaine saison, mon calendrier me dit que la pleine lune va tomber le 9 novembre. Ça va être absolument parfait comme date cette année. Ça veut dire que du 8 au 12 novembre, checkez-vous, car je peux vous prédire qu'il va y avoir beaucoup d'action durant cette période-là parce que les bucks vont courir après des femelles dont la plupart ne seront pas encore en chaleur. Donc, elles vont vouloir se sauver des gros bucks en approche qui, pour rester avec elles, vont devoir se déplacer beaucoup plus que d'habitude. Moi, en tout cas, vous pouvez être sûr que je vais chasser du matin au soir durant cette période-là. Quand la lune tombe en plein dans le gros temps du rut comme autour du 15 novembre, son effet se fait moins sentir parce qu'aussitôt que le buck trouve une femelle, elle a de bonnes chances d'être déjà en chaleur et il n'aura donc pas besoin de courir longtemps pour en trouver une qui soit réceptive. En plus, il va s'isoler avec elle pendant quelques jours pour s'accoupler et pendant ce temps-là, il va disparaître de la circulation. L'année passée, la pleine lune est arrivée le 23 novembre, au moment où le rut était déjà commencé depuis un bout de temps. Cela a eu l'effet de prolonger la période de grande activité des bucks et de la déplacer un peu plus vers la deuxième moitié du mois de novembre. Au lieu d'avoir une période très concentrée d'activités durant la mi-novembre, elle a été moins intense que d'habitude durant cette période, mais plus étendue dans le temps, en continuant jusque vers la fin du mois de novembre. Ça a été une saison assez égale comme niveau d'activité sans pic, mais en général, aussi bonne durant la troisième et la quatrième semaine de novembre qu'au milieu.

ACP - Donc, c'est pas seulement la pleine lune de novembre qui fait réagir les bucks ?

Bien souvent un mâle mature, en plus d'être presque toujours en mouvement, ne vous laissera que quelques secondes pour effectuer votre tir.

M.L. - Non, pas seulement la pleine lune, mais le moment où elle arrive par rapport au temps du rut. En résumé, quand la lune devient pleine, mais que le rut n'est pas encore tout à fait commencé, c'est le meilleur temps, du moins en théorie. La chasse au gros a tendance à être meilleure durant cette période parce que les femelles qui, pour la plupart en sont pas encore prêtes à s'accoupler, les font courir beaucoup, ce qui augmente les chances qu'on finisse par les apercevoir.


ACP - Et la température dans tout ça ?

M.L. - Quand j'ai tué mon 155 B&C, il faisait beau et le thermomètre a grimpé à 20 oC durant la journée. C'est pour vous dire que, quand c'est le temps du rut, y bougent, qui fasse n'importe quoi comme température. Mais si y a gelé la nuit ou si mon baromètre " drop " pour m'avertir que du mauvais temps s'en vient bientôt, ça les activent aussi.

ACP - Utilisez-vous des leurres ou des urines ?

M.L. - Moi je pense qu'il n'y a aucune recette miracle, mais que si tu te sers un peu de tout ce qui est efficace, tes chances de succès sont bien meilleures. Les urines, ça fait partie de mes trucs. Quand je trouve un grattage frais, c'est-à-dire qui a pas de gel ou de neige dedans, je fais un test. Avec des gants, je mets quelques gouttes d'urine de femelle en chaleur dedans et je place une petite branche au centre. Si la branche est partie le lendemain matin, ça veut dire qu'il est actif et je place tout de suite un stand à bon vent et le plus éloigné possible. Avant de monter sur mon stand, j'asperge autour de mon site un peu d'urine de buck pour mieux camoufler ma présence. Une fois en haut, je grunt et je fais des séances de rattling et assez souvent c'est immanquable que j'ai de la visite.

ACP - Donc, le grunt et le rattling, c'est bon ?

M.L. - Oui, mais encore une fois, il n'y a pas de recette miracle et surtout, qui marche à tous les coups. C'est surtout le matin qu'il faut être là quand on chasse sur un scrape et qu'on veut faire des séances d'appels. Je me sers de gros bois que je frappe doucement ensemble si je chasse à l'arc en octobre, pendant le prérut. Les cornes, c'est surtout bon durant les deux semaines qui précèdent le rut, au début novembre, quand les bucks délimitent encore leur territoire et leur rang dans la hiérarchie. Je les frappe ensemble et les frotte le plus fort possible pendant environ une minute, je les gratte aussi après l'arbre. Quand j'ai fini, je fais une suite de grunts courts, cinq ou six coups, et espacés entre eux de deux secondes environ, comme pour imiter un buck qui, après un combat, part en marchant vite derrière une femelle. Je fais des séances à peu près aux cinq à dix minutes, pour avoir le plus de chances possible qu'il m'entende, parce qu'un buck en déplacement couvre beaucoup de territoires. Des fois c'est déjà arrivé que le buck est entré direct, la tête basse et en marchant presque comme un orignal tellement il faisait du bruit en s'avançant. Faut dire que cette fois-là, j'avais pas seulement callé, mais j'avais aussi déversé sur une souche une vessie pleine d'urine que j'avais prise sur un autre gros buck. Mais la grande majorité du temps, il s'approche sans bruit et il reste à distance. C'est donc très, très important de scruter plusieurs fois autour avant de recommencer une autre séquence de calls. Si j'entends le moindre craquement, ou que j'aperçois la moindre touffe de poils, j'arrête tout ça. Je peux faire un coup de grunt de temps en temps s'il se décide pas à venir. Je fais ça très doux en serrant le bout du tube dans ma main ou même en plaçant le tuyau dans mon manteau pour faire encore plus un son étouffé.


ACP - Utilisez-vous des glandes tarsiennes ?

M.L. - Oui, au même titre que les urines. J'en garde toujours dans mon congélateur ou j'en récupère chez le boucher. L'important, c'est qu'elles sentent fort. Mais je n'accroche pas de glandes tarsiennes après les branches. J'ai trop peur que le buck puisse sentir la viande ou les odeurs de viande qui peuvent être restées après. J'apporte plutôt une petite paire de ciseaux et je coupe des poils pour qu'ils tombent sur le grattage du buck. Comme ça, ça sent presque autant et ça laisse aucune odeur étrangère.


ACP - Quelle est la qualité première d'un chasseur de gros bucks ?

M.L. - Je vais peut-être vous surprendre par ma réponse, mais c'est la capacité d'en laisser passer plusieurs et d'être capable de bien évaluer leur panache pour pas se tromper. Quand j'ai tué mon palmé, c'était le cinquième buck que je voyais durant le même matin et il est passé un 8 pointes qui était pas piqué des vers. C'est très difficile de se retenir parce que ça implique que des saisons, tu peux revenir sans buck et même avec rien du tout, comme ça m'est déjà arrivé. C'est le prix qu'il faut être prêt à payer. Mais une fois qu'on a réussi une première fois à se retenir de tirer, les autres fois ça devient moins difficile. C'est un peu plus facile lorsqu'on a prospecté et qu'on sait à qui on a affaire sur son territoire. J'ai assez souvent chassé pour un buck que je connaissais par sa piste ou pour l'avoir vu grandir au fur et à mesure des années et, ça aussi, ça aide à laisser passer les moyens. C'est important aussi d'apprendre à les différencier parce qu'entre un 110 et un 130 B&C, c'est pas toujours évident de savoir faire la différence, surtout quand on est stressé ou que la noirceur ou des branches empêchent de bien le voir. Pour m'aider, je regarde beaucoup la largeur des oreilles par rapport à celle du panache. Si ça excède de trois ou quatre pouces de chaque côté, j'ai de bonnes chances que ce soit un beau.


ACP - Avez-vous déjà dû effectuer des tirs difficiles ?

Résultat d'un voyage fructueux effectué en 1995 en Saskatchewan par Michel Laflamme et trois de ses compagnons de chasse.

M.L. - Oui, ça m'est arrivé assez souvent parce qu'un gros buck, ça stoppe pas nécessairement pour te laisser tirer sur lui tranquillement. Le plus souvent, on l'entrevoit passer à travers les branches parce qu'il cherche toujours à rester dans le bois sale. En plus, parce qu'il ne vient pas pour les baites, mais pour les femelles, il est presque tout le temps en mouvement et il a le don de s'arrêter seulement à des endroits où il sait qu'il est à couvert. J'ai été longtemps à l'arc et je me rappelle avoir été obligé de tirer en supposant à l'avance qu'il allait me donner juste une petite ouverture en passant entre deux arbres. Dans le cas de ce buck, c'était la seule chance qu'il me donnait et je l'ai prise parce que j'avais une confiance totale en mon tir pour m'être pratiqué beaucoup.

ACP - C'est donc important de se pratiquer pour apprendre à bien tirer ?

M.L. - Oui, je pense que c'est très important, mais pas juste ça. J'ai toujours chassé avec un arc que je savais parfaitement réglé pour l'avoir ajusté moi-même avec mes pointes de chasse. Ça prend donc une arme sûre avec un tir sûr et pour ça, il y a juste une manière d'y arriver, c'est de se pratiquer régulièrement au tir avec une arme qu'on vérifie régulièrement pour s'assurer qu'elle est toujours parfaitement ajustée. Et ce n'est pas seulement important pour l'arc, mais c'est aussi valable pour la carabine, la poudre noire et même l'arbalète. Souvent, tu dois chasser longtemps pour finir par avoir une occasion qui se présente de tirer sur un beau buck. De plus, c'est souvent la seule chance qu'il va te donner de toute ta saison et il ne faut pas la manquer, d'où l'importance d'ajuster parfaitement son arme et de se pratiquer souvent pour bien tirer. J'ai longtemps aimé faire les tournois de tirs à l'arc intérieurs et extérieurs, un peu partout au Québec. Ça m'a énormément aidé à garder la forme et à réussir mes chasses. J'ai remporté beaucoup de championnats, dont le provincial extérieur et je suis d'ailleurs encore membre du club de tir à l'arc des archers de Boucherville.

ACP - Monsieur Laflamme, qu'est-ce qu'on pourrait dire de tout ça, en résumé ?

M.L - En résumé, on pourrait dire que chasser les gros bucks, c'est comme une vocation… plusieurs le veulent, mais pas beaucoup sont prêts à faire les efforts, à investir le temps et les sacrifices nécessaires qu'il faut faire. Cela se comprend parce que cela demande énormément, c'est assez souvent long et, des fois même, c'est très frustrant. Autant la largeur que la hauteur des pines nous font tout oublier. Un beau rack massif, ça te marque à jamais et ça veut dire que toi aussi, comme ton trophée, t'es rendu dans une classe à part, surtout si t'es capable de faire ça régulièrement. Il faut être prêt à y mettre de l'effort, du temps et à faire le sacrifice de laisser passer des bucks pas assez matures et ça, c'est peut-être le plus difficile du travail. Il faut savoir aussi qu'un gros exige d'être très méticuleux et de réfléchir à tout ce qu'on fait. Il faut avoir particulièrement de la considération pour son nez, en faisant bien attention de lui donner aucune chance de vous détecter par les odeurs, en chassant haut et surtout en considérant de toujours vous déplacer et vous positionner à bon vent, dans du bois sale et pas longtemps à la même place. Chasser plus intensément durant le meilleur temps du mois de novembre, en tenant compte de la lune et de son effet selon l'arrivée du rut, c'est également très important. Connaître son territoire par cœur pour savoir où ils passent toujours, où ils font leurs grattés et les frottages, c'est essentiel pour déterminer exactement où y faut chasser. Ne pas croire en un produit ou une recette miracle, mais vous servir de tout ce qui est bon, l'appâtage, le call, le rattling et les urines, dans l'idée d'améliorer vos chances le plus possible. Finalement, comme je l'ai dit, une arme parfaitement ajustée dans les mains d'un chasseur qui s'entraîne régulièrement parce qu'il sait qu'il n'aura probablement qu'une seule chance par saison d'en ramener un beau, c'est aussi essentiel que tout le reste.


ACP - Monsieur Laflamme, au nom de tous nos lecteurs, j'aimerais vous remercier infiniment pour nous avoir si bien raconté votre passion et vos secrets pour la chasse des gros bucks! Je suis sûr que votre expérience et vos conseils vont profiter à tous. Je vous souhaite encore de longues années de chasse!

M.L. - Tout le plaisir a été pour moi Monsieur Veilleux.

 

Édition Hiver 2003
Volume 11 no 4

Chevreuil.net remercie Aventure chasse et pêche de nous avoir permis de publier cet article !